Le deuil numérique

HUMBERT Marion, B1 communication visuelle & graphique

LE DEUIL NUMERIQUE

A l'ère où chaque personne est enregistrée dans le monde numérique dans des bases de données, sur des réseaux sociaux, etc., une fois décédés, nous restons dans ce monde numérique. Que reste-t-il de nous ? Qui va effacer nos données ? Entre fantômes 2.0 et motivations transhumanistes, les exemples ne manquent pas pour nous pousser à nous interroger sur cette notion encore peu abordée.

Les écrans nous entourent et sont un intermédiaire de nos relations sociales. Nous avons tous appris, ou allons apprendre, un jour ou l'autre le décés de quelqu'un à travers un écran, et parfois même vivre le deuil à travers cet écran. Sur des forums divers, on retrouve plusieurs anecdotes de personnes ayant eu un moment de leur deuil d'une personne proche confronté au numérique. Par exemple, un fils jouait souvent à un jeu vidéo de courses de voiture avec son père qui avait battu le meilleur record. Dans les jeux de courses, un mode permet de laisser le spectre du détenteur du meilleur record parcourant la piste pour pouvoir s'y référer. Des années après la mort de son père, il retourna sur ce jeu et vit ce spectre qui était là sur la pise comme si son père jouait encore avec lui. Autre exemple, en Corée du Sud, une mère malade s'était mise à jouer à Animal Crossing, elle y jouait tout le temps, et avait fini le jeu, mais elle continuait à y passer ses journées. Après sa mort, ses enfants retournèrent sur le jeu, et virent la « boîte aux lettres » pleine : leur mère leur avait envoyé de nombreuses lettres et cadeaux. Les jeux vidéos sont au cœur de nombreuses anecdotes où des personnes endeuillées ont retrouvé un lien avec l'être perdu.

Il faut aussi se demander comment les entreprises du numérique réagissent à ça. Comment doit se dérouler une mort numérique ? Dans le cas de Facebook, a été mis en place une fonctionnalité, « Legacy Contact », en 2015, qui permet de transformer le compte d'une personne décédée en page commémorative. Il est aussi possibles de penser en avance à notre mort physique et à notre survie numérique. De nombreux sites (IfiDie, La Vie d'Après...) se sont développés proposant un service de messagerie posthume : des messages écris au préalable seront envoyés sur les réseaux sociaux choisis, après la mort de l'auteur de ces messages. En allant plus loin dans l'idée d'une décision personnelle, en France, une loi existe autorisant un testament numérique dans lequel on peut demander à ce que nos données soient effacées par exemple, mais il n'a pas encore été montré si les GAFA s'y soumettront.

D'autre part, les données enregistrées par les recherches, les sites consultés, les conversations menées sur les réseaux sociaux, etc. permettent de recréer la personnalité de quelqu'un. Utilisée dans des algorithmes pour déterminer les publicités que nous verrons, des programmeurs s'intéressent à cette personnalité numérique dans l'idée de créer une Intelligence Artificielle avec laquelle on pourrait communiquer. La deuxième saison de la série dystopique Black Mirror s'ouvre sur un épisode relatant l'histoire d'une femme, Martha, qui perd prématuremment son mari, Ash, dans un accident de voiture et qui le retrouve grâce à une application qui lui permet de communiquer avec lui. Cette application reprend le procédé expliqué ci-dessus. Dans cette fiction, elle affine l'IA en donnant des précisions sur le caractère, les expressions, les façons de penser de son mari décédé, ce qui rend le Ash numérique de plus en plus proche du Ash réel. La fiction a rattrapé la réalité quand Eugenia Kuyda, programmeuse russe, a créé un chatbot à partir des données numériques de son meilleur ami, décédé dans un accident. Elle a pu ainsi, reprenant la logique des chatbots utilisés à des fins commerciales, discuter avec son ami décédé. Marius Ursache fonde en 2014 Eterni.me : un lieu numérique où l'on peut créer un avatar qui pourra continuer de parler avec nos proches après notre mort, en utilisant nos données. En Suède, c'est l'agence funéraire Fenix, dirigée Charlotte Runius, qui a décidé de développé une IA pour maintenir le contact avec les morts, tout du moins avec leurs copies numériques. Associés à la science, certains vont encore plus loin. Nectome est une startup fondée en 2016 par deux anciens chercheurs du MIT. Ils proposent de numériser le cerveau humain et d'en télécharger le contenu sur un ordinateur pour garantir une immortalité numérique. Ceci demande de passer par l'euthanasie qui permet de garder le cerveau intacte en l'embaumant chimiquement. Il n'y a pas encore eu de test sur des êtres humains, si ce n'est la conservation du cerveau d'une femme décédée en février 2018, cependant leurs réussites de conservation précise sans précédent des cerveaux d'animaux leur a valu deux prix scientifiques de la part de la Brain Preservation Foundation. L'Institut national des Maladies Mentales leur a déjà versé un million de dollar. Ils cherchent des fonds supplémentaires notamment au sein de la Silicon Valley, en pariant sur le futur et les avancées scientifiques et technologiques qui auront lieu d'ici-là. La science et la technologie ne cessent de nous surprendre !

Toutefois, sous un angle pragmatique, je vois certains problèmes, en dehors du sujet sensible de la perte d'un proche. Tout d'abord, conserver les profils sur les réseaux sociaux, les comptes mails des défunts, toutes les données enregistrées et utilisées pour la mise en place de copies numériques mène à la conservations d'un très grand nombres de données et garder des données polluent. Dans quelques années, Facebook comptera plus de profils de personnes décédées que vivantes, par exemple. Continuer de garder toutes ses données en y ajoutant d'autres pour faire des IA pose un enjeu écologique. Le développement du numérique étant relativement récent, ça n'est pas tout à fait évident pour chacun de nous, mais nous allons devoir peu à peu penser concrètement à notre héritage numérique, et penser en conséquence au fait de supprimer ou non nos données et de ce que nous faisons de nos différents comptes. De plus, il y a aussi un enjeu économique. En reprenant l'exemple du projet de l'agence Fenix, la copie numérique d'un défunt sera-t-elle commercialisée ? Les données d'un mort sont-elles encore vendues et leur contrôle échappe-t-il aux héritiers ? Au niveau politique aussi, l'héritage de ses données suit-il la loi du pays du défunt ou du pays d'hébergement du site ? Car, comme nous l'avons vu précédemment, on peut préciser la suppressions de nos données dans un testament numérique en France, mais Google peut peut-être refuser cette demande. De surcroît, le deuil numérique pose problème d'un point de vue éthique et psychologique : arrive-t-on à faire le deuil en restant en contact ? A titre personnel, je pense que l'acceptation passe par une réelle rupture plutôt que par un réconfort factice et constant d'un fantôme 2.0. Beaucoup de questions et d'enjeux emergent de cette notion de deuil numérique auxquels l'Homme doit faire face au sein d'une croissance rapide de la technologie, tout en s'évertuant pour qu'elle ne lui échappe pas.

Sources